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Souvenirs de Louxor
Déjà 5 jours que je suis revenue de Louxor et que le train-train quotidien et la grisaille effacent jour après jour le souvenir du soleil et de la douce lumière sur le Nil.
Non ! Je n’oublierai pas cette semaine hors du temps à bord de la Naema, notre Dahabeya, glissant au fil de l’eau, où l’on découvrait chaque jour les scènes bucoliques des rives du Nil. Vaches paissant sur des ilots de verdure, les pieds dans l’eau, pêcheurs tapant avec leur rame la surface du fleuve pour attraper les poissons, groupe d’enfants à dos d’âne, villages endormis sous le soleil dont les couleurs nous font oublier l’extrême misère.
Sur le pont en bois magnifiquement ciré de notre bateau, chacun profite à sa manière du temps qui passe lentement : paresseux enfoncé dans un transat et qui s’endort sur son livre dans la chaleur, amateur de photos, l’appareil toujours prêt, à l’affût d’une scène originale ou magique, rêveuse qui laisse son regard errer sur le rivage au gré de sa rêverie. L’équipage s’active en silence, qui à la barre, qui sur le pont inférieur pour hisser la voile ou l’affaler selon le vent ; le cuisinier depuis l’aube découpe, assaisonne, mitonne les plats épicés et savoureux que nous découvrirons à l’heure du déjeuner. Notre guide s’est installé à l’arrière du bateau et s’endort, peut-être en rêvant au programme des visites qu’il nous fera faire.
La vie s’écoule sans heurts, ponctuée par les repas : petit-déjeuner où nous découvrons le jus de goyave, le miel de cane à sucre ; déjeuner et dîner où nos papilles découvrent chaque jour de nouvelles saveurs, en dégustant salades de corettes, soupes aux pois chiches ou aux oignons, gratins d’épinard, légumes parfumés, viande confite, fruits exotiques ou desserts maisons succulents. C’est la fête à table et les plus gourmands y font honneur, ne refusant jamais le deuxième service proposé par Brahim, qui repasse les plats. « Encore, encore ! » dit-il avec un sourire malicieux.
Repus, le corps et le cœur content, il est temps d’aller faire la sieste !
Mais il ne faut pas croire que nos journées se résument au farniente et aux plaisirs de la bonne chair. Nous sommes là pour découvrir l’Egypte des pharaons, celle des hiéroglyphes, des temples dédiés à Ramsès ou Isis et Osiris, au dieu Sobek à tête de crocodile, à la déesse Hathor à tête de lionne ou de vache.
Après le régal de nos papilles, c’est à l’émerveillement de nos yeux que nous convie chaque jour Ahmed notre guide. Couleurs, formes, dimensions gigantesques des colonnes, profusion de signes sont au rendez-vous pour nous raconter l’histoire millénaire de ces dieux et déesses que les hommes ont honorés ou reniés. A travers ces mythes, c’est l’histoire de l’humanité qui s’écrit sous nos yeux, car nous apprenons que la plupart des temples que nous visitons sont des temples gréco-romains érigés sur le site de temples égyptiens plus anciens et pourtant ils racontent l’histoire de l’Egypte, pays souverain qui fut dominé par différents rois ou empereurs grecs et romains, jusqu’à nos jours, où l’Egypte fut colonisé par les anglais.
Et les égyptiens dans tout cela ? Notre voyage de Louxor à Assouan nous fait traverser le début de la Nubie. Les égyptiens qui nous accompagnent sont de peau très noire, avec des traits fins, à mi-chemin entre l’Arabie et l’Afrique noire. Ils sont discrets, gentils et attentifs avec nous. Ils sont musulmans et nous les voyons chaque jour sur le pont du bateau, poser leur tapis et se prosterner pour les prières.
En ville, le muezzin appelle à la prière plusieurs fois par jour de 4h30 le matin avant le lever du soleil jusqu’à 20h passées, alors qu’il fait nuit depuis 17h30. Pour nous, européens, ce chant retransmis par haut-parleur est souvent bruyant et perturbant. Il interrompt trot tôt nos rêves nocturnes et j’ai souvent pesté d’être réveillée ainsi.
Sur le Nil, par contre, le chant du muezzin se répercute au lointain, d’une rive à l’autre, d’un village à l’autre et se transforme alors en une mélodie à plusieurs voix qui ajoute à la magie du fleuve.
Les égyptiens sont pauvres. C’est une évidence qui s’impose à nous dés notre arrivée à Louxor. Le centre ville de Louxor où se situent le temple, la grande mosquée, les souks, la gare et les quais d’embarquement des gros bateaux à touristes, est moderne. Les avenues sont larges et goudronnées, bordées d’immeubles semblables aux nôtres (banque, hôtel, magasins). Mais dés qu’on s’éloigne de la partie touristique, qu’on entre au cœur de la ville, on retrouve dans les rues le sable du désert. Les maisons sont inachevées, les échoppes sont faites de bric et de broc, le sol est en terre battue. Il circule plus d’ânes que de voitures. C’est un pays musulman et cela aussi se sent : les femmes sont voilées, tout en noir et se couvre le visage dés qu’elle croise un regard masculin ; seules les jeunes filles portent des tenues de couleur et leur voile est souvent blanc ou coloré ; les hommes sont les seuls qu’on voit aux terrasses des cafés, fumant la chicha ; les enfants, filles et garçons, ont encore la liberté de leurs mouvements et de leur corps ; ils courent, se chamaillent, comme tous les enfants du monde, mais dans les villages, les enfants travaillent dés leur plus jeune âge dans les champs.
Car il y a la vie des villes, et la vie des champs.
Notre périple se compose de nombreuses activités :
- la navigation sur la Naema, où nous profitons du temps qui s’écoule lentement.
- la visite de temples ou de tombeaux, où nous cultivons notre esprit.
- la promenade dans l’arrière pays, à travers les villages, les champs, les plantations de bananes, et le désert (pour y découvrir quelques vestiges de peinture rupestre)
- le soir, leçons d’arabe, de hiéroglyphe, ou vidéo du sauvetage du temple d’Abou Simbel, qui fut démonté et remonté comme de nombreux autres temples, pour échapper aux eaux du Nil, lors de la construction du haut barrage d’Assouan en 1970.
La bande de terre fertile sur les rives du Nil est très mince. Vue de notre Dahabeya, nous voyons très nettement la limite de ce territoire cultivé derrière lequel, la montagne et le désert se profilent très vite. Parfois, sur la rive Est, le désert arrive au pied du Nil. Toute l’activité agricole et la vie des villages sont concentrées sur quelques kilomètres carrés et s’étirent le long du Nil en un ruban vert, dont les nuances varient selon les cultures et la végétation : manguiers, palmiers, karkadés, bananeraies, maïs.
Les hommes, les femmes, les enfants travaillent dans les champs, courbés en deux pour faucher, ramasser ce qui est en terre. Les vaches tirent une charrue antique, comme celle que nos paysans utilisaient au moyen âge.
Dans les villages, les femmes mènent les troupeaux de moutons ou de chèvres au point d’eau ou assises à même le sol, récoltent et trient les pétales de Karkadé pour en faire cette délicieuse boisson rafraichissante et sucrée que l’on nous offre à chaque retour de balade.
Les maisons inachevées ressemblent parfois à des ruines. Elles sont souvent entourées de murs pour les protéger du regard des autres ? Du soleil ? Les murs sont peints de couleur vive, parfois des dessins naïfs ornent les portes.
A l’entrée de chaque village, sous un abri de paille, on trouve des jarres remplies d’eau avec un gobelet à la disposition de chaque habitant autant que du voyageur de passage.
Parfois, on croise une école, seul bâtiment moderne à plusieurs étages. Construite sur le même modèle, elles sont facilement repérables. Elles permettent aux enfants des villages les plus isolés d’acquérir un savoir. Ils y viennent soit le matin, soit l’après midi, et on entend souvent d’une fenêtre ouverte, leurs voix qui psalmodient la leçon du jour.
Dans les champs irrigués comme des rizières, des ânes paissent tranquillement ou des vaches de toutes les couleurs, marron clair, noire, blanche et noire, chocolat, marron et blanche. On se croirait presque en Normandie.
Au sortir d’un village, on découvre un mausolée qui sert de tombe au chef religieux du village. Autour de sa tombe, des pierres non taillées, plantées dans la terre : c’est un cimetière.
Il fait chaud, mais la chaleur est supportable, juste suffisante pour nous maintenir dans une sorte de douce torpeur. Nous quittons le village et regagnons la Naema, où l’équipage nous attend. Pendant que nous nous déchaussons (les chaussures sont interdites sur le pont supérieur), l’un des serveurs nous tend une serviette humide pour nous rafraichir et ôter rapidement la poussière du désert toujours présent. Un autre tient le plateau où sont disposés nos verres de Karkadé.
Nous regagnons nos transats, touristes privilégiés, dont les exclamations « Oh, c’est beau ! » chaque fois que nous croisons une maison délabrée et colorée ou un enfant menant son âne, me font parfois rougir.
Mais je ne changerai pas l’ordre du monde en une semaine.
Profitons du bonheur simple de naviguer en silence sur l’un des plus longs fleuves du monde (6500 Kms), dont les rives sont le paradis des oiseaux, comme le héron, l’échasse blanche et l’Ibis sacré. Et pour notre dernière soirée à bord, laissons libre cours au plaisir d’acouter Jacqueline nous conter les histoires de Nasreddine, le fou qui était sage !
Chokrane, amis égyptiens pour ce beau voyage.
Merci Sara, organisatrice de cette croisière et merci à l’équipage de la Naema et à notre guide, Ahmed.
شكرا جزيلا
(Merci infiniment) |